Les Inégalités dans le Monde: la Résurgence des Classes Sociales

> Les inégalités dans le monde:La résurgence des classes sociales

Par

Göran Therborn,

Université de Cambridge (Royaume-Uni), Linnaeus University (Suède), et membre du Comité du Programme pour le Congrès Mondial de Sociologie de l’ISA à Yokohama

Reproduzido por Jacob (J.) Lumier

Fonte: Global Dialogue – News Letter for the International Sociological Association – DGN VOL. 2 / # 1 / SEPTEMBRE 2011

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►Les deux dernières décennies ont été de bonnes années pour les nations pauvres du monde. Depuis la fin des années 80, ce que les organisations économiques internationales appellent « les pays en développement de l’Asie », principalement la Chine, l’Inde et les pays de l’ASEAN (Association des Nations de l’Asie du Sud-Est), ont connu un taux de croissance égal pratiquement à deux fois le taux de croissance mondial.

Depuis 2001, l’Afrique subsaharienne, tragiquement à la traîne du développement dans le dernier tiers du XXe siècle, a surpassé le reste du monde, y compris les « économies avancées » . Les taux de croissance de l’Amérique latine depuis 2003, et du Moyen-Orient depuis 2000, ont été supérieurs à ceux des pays riches. À l’exception des pays de l’Europe post-communiste, les « pays émergents » et « en développement » ont également surmonté la crise bancaire anglo-saxonne bien mieux que les pays riches.

> Nations et classes sociales

Nous sommes à un tournant historique, non seulement sur le plan géopolitique mais aussi en terme d’inégalités. Le développement à l’échelle internationale du sous-développement aux XIXe et XXe siècles, signifiait, entre autres choses, que l’inégalité entre les êtres humains dépendait de plus en plus du caractère développé ou sous-développé de la région, du territoire ou de la nation où ils vivaient.

D’après les estimations, en l’an 2000, 80% de l’inégalité des revenus des foyers dépendait du pays où l’on vivait (Milanovic 2011 : 112). Cela est en train de changer. L’inégalité entre nations est dans l’ensemble en train de décliner, même si l’écart entre les riches et les plus pauvres n’a cessé d’augmenter. Mais les inégalités à l’intérieur de chaque nation sont globalement en train de croître, bien que de manière inégale, ce qui s’oppose à la thèse du déterminisme pseudo-universel qui résulterait de la globalisation ou des changements technologiques.

Le résultat est un retour des classes sociales, qui constituent un facteur de plus en plus influent et déterminant dans le développement des inégalités dans le monde. Les classes sociales ont toujours été importantes, mais dans le contexte du XXe siècle, dominé par les organisations de classes à l’échelle nationale et par les luttes des classes – certes en cohabitation avec les réseaux de « l’internationalisme prolétarien » –, les inégalités entre les classes au niveau national étaient minimisées par les écarts globaux entre les nations. Aujourd’hui, les nations se rapprochent, et l’écart entre les classes sociales se creuse.

L’aspect de classe du nouveau modèle mondial de distribution a atteint son apogée dans les années 1990. C’était le temps où les inégalités en Chine ont considérablement augmenté, plus encore que dans l’ex-Union soviétique lors de son cheminement vers le capitalisme, le temps aussi où la légère tendance à l’égalisation (rurale) en Inde a donné lieu à un accroissement des inégalités aussi bien rurales qu’urbaines.

En Amérique latine, le Mexique et l’Argentine ont connu les contrecoups des inégalités néo-libérales. Une étude du FMI (2007 : 37) a montré que, si cela n’a pas été vraiment réfl échi, le seul groupe qui, à l’échelle mondiale, a augmenté la part de ses revenus dans les années 90, a été le quintile national le plus riche, aussi bien dans les pays à hauts revenus que dans les pays à bas revenus. Tous les autres quintiles ont été perdants, même si ce n’est pas de manière considérable pour certains.

Les changements les plus importants se sont produits a plus haut niveau de l’échelle des revenus, entre les 1% les plus riches et les autres – et plus encore entre les 0,1% ou les 0,01% les plus riches et les autres. L’Américain Joseph Stiglitz, prix Nobel d’économie, a récemment (Vanity Fair, >> mai 2011) pointé du doigt l’appropriation de son pays par les 1% les plus riches, qui détiennent 40% de la richesse nationale, totalisent chaque année près du quart du revenu national, et composent pratiquement l’ensemble du Congrès américain. Au tournant du XXe siècle, les 1% les plus riches se répartissaient 15% du revenu national américain, contre 9 à 11% en Inde (Banerjee et Piketty 2003). « … les nations se rapprochent, et l’écart entre les classes sociales se creuse… ».

Les tendances inégalitaires de la Chine, de l’Inde, et d’une manière générale des pays en développement d’Asie, se sont poursuivies au cours du nouveau millénaire, de même qu’aux États-Unis (Luo et Zhu 2008 ; Kochanowicz et al. 2008 ; Datt et Ravaillon 2009). En Inde, par exemple, l’accélération de la croissance économique n’a guère eu d’effet positif sur le cinquième des enfants les plus pauvres du pays, dont deux tiers présentent une insuffisance pondérale – une situation d’affaiblissement à vie – en 2009, de même qu’en 1995 (UN 2011 : 14).

Dans les années 2000, la vigoureuse croissance économique de ce qui était considéré comme le tiers-monde n’a eu aucun effet sur la faim dans le monde. Entre 2000 et 2007, le nombre de personnes sous-alimentées est passé de 618 à 637 millions, soit 16% de la population mondiale (UN 2011 : 11).

Les prix des denrées alimentaires continuent de grimper. À l’autre extrémité, en mars 2011, le magazine Forbes a allègrement annoncé deux records atteints en 2010 par sa liste de milliardaires, à savoir d’une part leur nombre record s’élevant à 1.210, et d’autre part leur richesse globale, 4.500 milliards de dollars, supérieure au produit intérieur brut de la troisième puissance économique mondiale, l’Allemagne. Parmi ces milliardaires, 413 sont américains, 115 sont chinois (Chine continentale), et 101 russes.

Cependant, l’augmentation des inégalités n’est pas une fatalité technique ou économique. Alors que l’Amérique latine était reconnue comme la région du monde comportant le plus d’inégalités, elle est actuellement la seule région de la planète où les inégalités diminuent (CEPAL 2010, UNPD 2010). Comme il s’agit en grande partie d’un effet politique (Cornia et Marorano 2010) de l’aversion pour le néo-libéralisme des dictateurs militaires des années 70 et 80 et de leurs successeurs civils élus plus ou moins démocratiquement, les politiques actuelles de redistribution en Argentine, au Brésil, au Venezuela et dans d’autres pays, sont également le reflet de l’importance des classes sociales, en l’occurrence de la confiscation de l’argent par les riches oligarques.

Un autre moyen de comparer les classes (de revenus) des nations est de calculer leur indice de développement humain, lequel inclut le revenu, l’espérance de vie et l’éducation – une opération héroïque et très complexe sujette à d’importantes marges d’erreur. Néanmoins, cet indice offre une image éloquente des inégalités mondiales. Le quintile le plus pauvre aux États-Unis a, par exemple, un indice de développement humain plus bas que celui du quintile le plus riche en Bolivie, en Indonésie et au Nicaragua, est inférieur à celui des 40% les plus favorisés au Brésil et au Pérou, et se situe à un niveau à peu près égal à celui du quatrième quintile de Colombie, du Guatemela, et du Paraguay (Grimm et al. 2009, Tableau 1).

La classe sociale, du moins comme référence pour une justice distributive, peut aussi devenir une notion importante pour d’autres raisons que la convergence économique à l’échelle nationale. Les inégalités dues au racisme et au sexisme, même si elles sont encore fortes ici ou là, sont nettement en diminution. Un exemple récent important est la fin de l’apartheid en Afrique du Sud. L’Afrique du Sud démocratique présente l’un des exemples les plus dramatiques d’inégalité entre les classes sociales, qui fait

suite à un régime de racisme institutionnalisé. Certains économistes courageux de la Banque mondiale, Branco Milanovic (2008 : Tableau 3) et d’autres, ont estimé que le coefficient de Gini d’inégalité de revenus entre les ménages de la planète se situait à environ 65-70 dans les années 1990-2000. Mais en 2005, la ville de Johannesburg avait un coefficient de 75 ! Or ce chiffre a été calculé sur la base des dépenses de consommation, calcul qui donne toujours un résultat inférieur en termes d’inégalités sociales à celui effectué sur la base des revenus (UN Habitat 2008 : 72). Même en s’autorisant une marge d’erreur, il ne semble pas exagéré de dire que la ville de Johannesburg à l’ère postapartheid recèle au moins autant d’inégalités économiques parmi ses habitants (principalement des citoyens) que parmi tous les êtres humains de la planète.

> Quatre voies pour une politique de classe

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